Ennio Morricone : début de notoriété (1964 – 65)

Cet extrait concerne pour l’essentiel les retrouvailles entre Sergio Leone et Ennio Morricone (datées du printemps 1964)

En Italie, le cinéma parvenait à peine à subsister. Et même si le genre « Cow boy » faisait encore l’objet de productions à budgets réduits, comme dans le reste du monde, il ne faisait plus vraiment recette. La production de Le Guépard de Luchino Visconti avait plongé la société de production de films Titanus dans les difficultés financières dont on se demandait si elle parviendrait à se sortir. Les producteurs italiens, sans doute motivés par les allemands qui venaient de lancer la série des Winnetou, se risquaient encore à promouvoir des westerns (1), moyennant des budgets plus que raisonnables.  Et à condition d’américaniser les noms au générique, afin de « faire américain », comme s’il s’agissait d’un gage de crédibilité, aux yeux d’un public de plus en plus désabusé. La critique se laissait souvent berner, les distributeurs bradaient ces films à la venue de l’été, les films médiocres s’enchainaient et le cinéma italien frôlait le précipice…

Ceci ne découragea en rien Sergio Leone qui souhaitait s’inspirer de l’histoire de « La Moisson rouge » de Dashiell Hammett (2) dont Akira Kurosawa avait tiré un film intitulé Yojimbo (Le garde du corps sortit en 1961) en déplaçant l’action des Etats-Unis au Japon. C’est après avoir vu ce film que Leone décida d’en faire un western. Il s’agissait pour lui de replacer l’histoire dans son contexte d’origine qui seyait particulièrement à l’histoire. Un homme arrive dans une ville livrée à la rivalité entre deux gangs qu’il va anéantir en se plaçant entre les deux.

Sergio Leone en écrivit le scénario en cinq jours. Celui-ci n’enthousiasma pas les premiers producteurs contactés. Pourtant, Leone n’en était pas à son coup d’essai. Il avait déjà signé deux longs métrages (des péplums (3)) en tant que réalisateur après avoir été assistant réalisateur sur plus de trente films (dont de vrais succès internationaux tournés en Italie (4)). Il eut beaucoup de difficultés à convaincre une société de production d’investir dans son projet. Personne ne voulait entendre parler d’un nouveau western, ni ne croyait à son histoire, bien qu’il eût évalué un budget à minima à seulement 200 000 dollars de l’époque (ce qui le rangeait de facto dans la catégorie « petit budget »). Au final, à force de persévérance, il finit par persuader La Jolly Film, représentée par deux producteurs (Giorgio Papi et Arrigo Colombo), qui consentirent, après bien des réticences, à risquer de l’argent dans l’entreprise. Ils avaient financé auparavant un autre western qui avait plutôt bien marché en salles : Duel au Texas.

Effectué en partie en Espagne, le tournage de Pour une poignée de dollars faillit être abandonné avant le clap de fin, tant les crédits étaient épuisés… Seul l’entêtement de Leone, resté sur place avec une équipe réduite et grâce à la générosité du propriétaire d’une hacienda qui les hébergea gratuitement, permit la réalisation des dernières scènes. Le film fut ainsi sauvé du désastre financier, avant même sa première projection en salle… Que ce serait-il passé si tel n’avait pas été le cas, si l’aventure du premier western de Sergio Leone avait tourné court ? On peut prédire sans peine que cette catastrophe aurait sonné le glas des espérances du cinéaste, qui serait resté pour toujours dans l’anonymat, à ressasser son échec. Plus jamais un producteur ne lui aurait accordé le moindre crédit, ni moral ni surtout financier.

Pour une poignée de dollars par miracle achevé après maintes difficultés, Sergio Leone rentra à Rome pour s’occuper du montage, avec le souci de trouver une musique pour accompagner ses images… Hélas pour lui, les producteurs, argüant des caisses plus que vides, ne l’autorisèrent pas à faire appel à un compositeur connu. Tout au plus lui suggérèrent-ils de contacter l’auteur de la partition de Duel au Texas, un certain Ennio Morricone…

Lorsque Sergio Leone sonna à la porte d’Ennio Morricone à Monteverde Vecchio au printemps 1964 ce dernier, en lui ouvrant, reconnut en lui un ancien camarade de classe, grâce à un petit pli particulier qu’il avait conservé au coin d’une lèvre. Il se souvint que gamins, ils usaient leurs fonds de culotte sur les bancs d’une école du quartier du Trastevere. Il retrouva même une photo de classe où ils figuraient tous les deux… Cette entrée en matière pour les deux hommes, qui s’étaient perdus de vue pendant plus d’une décennie, était de bon augure. Sauf que Leone, tout en se réjouissant de ces retrouvailles, avoua très vite à Morricone qu’il n’avait pas du tout aimé sa musique pour Duel au Texas… La discussion prenait tout d’un coup une mauvaise tournure… C’est alors que Morricone, à la grande surprise de son interlocuteur, confessa qu’il ne l’avait pas aimée non plus ! On lui avait demandé d’adapter au mieux une création de Dimitri Tiomkin, qui s’inspirait elle-même de chants funèbres mexicains.

Que ce serait-il passé si Morricone avait pris la mouche à la suite de la remarque de Leone ? Et que le ton de la conversation avait pris une mauvaise tournure ? Leur collaboration n’aurait sans doute jamais existé, en tous les cas pas pour ce film. Il n’en a rien été car le Morricone des années 60 et 70 restait conciliant, sans jamais se braquer. Par la suite, le compositeur deviendra il est vrai, moins affable et moins enclin à la conciliation. Bien au contraire, cette critique (manifestement juste) les rapprocha. Ils discutèrent comme deux amis qui se retrouvent après une longue période d’éloignement, évoquèrent des souvenirs puis relatèrent leurs expériences professionnelles.

Ennio Morricone expliqua qu’il avait tenté, après sa formation musicale, de se consacrer à la musique de concert, mais sans grand succès car ce genre de composition rapportait trop peu. Certes, il s’était fait connaître par la suite dans le milieu des arrangements, et avait même composé dans l’ombre pour des musiciens de renom, mais il avait maintenant la nette impression de végéter, ne parvenant pas à faire valoir son talent.

Sergio Leone, quant à lui, narra sa déjà longue carrière dans le cinéma. Enfin, il venait de tourner avec toutes les peines du monde un western et cherchait un musicien, d’où la raison de sa venue. Tous les deux étaient en quête de reconnaissance.

Après l’avoir emmené voir le film de Kurosawa, Leone raconta l’histoire de son film à Morricone et lui demanda de créer un thème, qui s’apparentât si possible à un chant militaire mexicain. Ce dernier lui fit entendre un arrangement, une petite berceuse, qu’il avait élaborée des années auparavant pour le chanteur américain Peter Tevis. Ce morceau n’avait pas été utilisé par l’émission de télévision qui l’avait commandée. Leone lui demanda s’il pourrait remanier l’ensemble, supprimer la voix du chanteur et la remplacer par un sifflement. Morricone eut l’idée de recourir à un instrumentarium inédit pour le western. Mis à part la guitare sèche, la trompette et des roulements de tambour venaient habiller l’ensemble. S’ajoutaient à l’orchestration des cloches, des sifflements, des chœurs d’hommes, des coups de fouet et de la guitare électrique Fender Stratocaster 1961. Un pari révolutionnaire pour l’époque, en vérité, assez risqué !

« Un peu plus tard, je l’ai jouée à la trompette, raconta Morricone, et Leone me dit : « C’est cela que je veux ! Tu fais le film ! Va à la plage parce que ton travail est terminé. Déniche-moi seulement un bon siffleur » (5).

Leone annonça tout de go à Ennio Morricone qu’il était engagé !

Morricone fit appel à leur ami d’enfance commun, Alessandro Alessandroni qui fut chargé des sifflements, à côté de la guitare électrique et des effets sonores insolites précédemment utilisés. Le fait que les thèmes créés étaient simples et facilement assimilables par le spectateur permettait à ce dernier de les mémoriser et de les siffloter, ce qui contribua pour une large part à leur succès.


(1) Le « western spaghetti » ou western italien va tout de même perdurer : en 1963 et 1978, 450 films de ce genre sont ainsi produits, parmi lesquels on classe les films de Leone en les considérant comme les plus prestigieux du genre.

(2) Hammett s’est également inspiré de Arlequin, valet de deux maîtres de Goldoni

(3) Les derniers jours de Pompéi coréalisé avec Mario Bonnard (1959) et le colosse de Rhodes (1961)

(4) Par exemple,  Ben-Hur  de William Wyler (même si Léone n’a pas été crédité sur ce film)

(5) Les bons, les sales, les méchants et les propres de Sergio Leone » de Gilles Lambert, Editions Solar  

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