Ennio Morricone : dernier concert parisien le 23 novembre 2018.

Cet extrait n’est autre qu’une partie de l’introduction de l’ouvrage “Ennio Morricone ou le poison d’une oeuvre” publié aux editions MarieB. Il relate le dernier concert parisien du Maestro qui a consacré une partie de sa vie (notamment à compter du début des années 80), à diriger sa propre musique dans le monde entier.

L’ensemble des musiciens se leva. Le Maestro saluait quelques musiciens avant de s’avancer sur la scène, ovationné par un public déjà conquis. Une grande émotion se dégageait de part et d’autre. Les applaudissements ne s’arrêtaient plus. Des « Viva Il Maestro » étaient criés de part et d’autre. Ennio Morricone souriant adressait des gestes amicaux et plaça en signe de remerciement ses mains sur le cœur, en baissant légèrement le torse. La salle se plongea progressivement dans l’obscurité. Le chef d’orchestre s’assit face à deux cent professionnels et à la baguette, annonça le commencement du concert.

Ennio Morricone était plus que rompu à l’exercice. En début d’année, il venait de souffler ses quatre-vingt-neuf bougies. Il composa son premier morceau dès l’âge de six ans. Il s’agissait d’un air de chasse, un genre qu’il affectionnait en particulier et qu’il écoutait à l’époque sur des disques ou à la radio. Encouragé par un père musicien, il s’initia à la clef de sol au lieu de jouer aux châteaux de sable, alors qu’ils séjournaient en vacances au bord de la mer à Riccione en Italie d’où il était originaire. Puis, il étudia la musique au sein d’un des conservatoires les plus réputés au monde : l’Académie Sainte Cécile à Rome. En élève douée et appliqué, il apprit l’harmonie en deux années au lieu des quatre prévues par le programme d’enseignement et obtenu pas moins de deux diplômes. Ensuite, il multiplia les arrangements pour le théâtre, la radio et la télévision, avant de composer pour le cinéma. Il enregistra plus de cinq cent musiques de films, sans compter ses compositions classiques. Une trentaine de titres passèrent à la postérité. Ce soir, le Maestro allait en diriger quelques-uns, pour le plus grand plaisir du public.

Avec l’arrivée du siècle nouveau, Ennio Morricone voulut donner un nouveau tournant à sa carrière. Tout en maintenant un niveau de compositions important (surtout dans le domaine classique), il entreprit de donner plus de deux cent concerts, à chaque fois dans une ville différente, en Europe, aux Etats-Unis, en Australie, en Asie, avec un public toujours au rendez-vous au point de compter pas moins de dix mille spectateurs.

Cette tournée-ci intitulée « Ennio Morricone – concert d’adieu » marquait un autre tournant : le dernier ! Le Maestro faisait ses adieux à la scène internationale et en l’occurrence à son public parisien qu’il savait très affectueux et plein d’égards à son attention. Alors que pour les professionnels de la musique y compris les groupes de rock et de variétés les plus connus, il conservait la réputation d’être le plus difficile au monde.

Dans la salle de l’AccorHotel Arena, comme si chacun retenait son souffle, le silence quasi absolu précéda les premières notes de La légende du pianiste sur l’océan. Il s’agissait d’un morceau qui commençait tout en douceur, d’abord au seul piano, avant que la trompette et les violoncelles ne viennent l’enrichir. Peu à peu, tous les instruments intervinrent et la salle déjà envoutée, s’évada dans un ailleurs sublimé par la musique du Maestro. Ce thème était celui d’un film de Giuseppe Tornatore sorti en salle en 1998. Il narre l’histoire magnifique et poignante d’un bébé abandonné dans un paquebot et découvert par le machiniste. Celui-ci le prit sous son aile et l’éleva sans jamais lui faire quitter le navire. Puis l’homme mourût, obligeant le jeune garçon à se débrouiller seul. Il se découvrit un talent inouï dans la musique et devint un pianiste exceptionnel, toujours sans jamais sortir du bateau. Les concerts qu’il y donna acquirent une réputation mondiale. Et quand vint le temps de désarmer le bâtiment, sa destruction par l’explosif fut mise en œuvre. Et le pianiste de génie préféra disparaitre avec le navire.

Le Maestro si peu disert sur lui-même avait-t-il voulu nous livrer une clé de son univers créatif et de son intimité la plus secrète ? Car force est de constater que cet homme si peu banal, si discret, si talentueux pour ne pas dire génial, conserve quelques traits de ressemblance avec le pianiste du paquebot…

Suivirent des partitions diverses, notamment le célébrissime « Chi Mai » du film Le professionnel, dont les premières notes enchantaient le public ainsi que Il était une fois en Amérique. Le Maestro enchainait par trois thèmes de « Nostromo » dont le premier fait intervenir la sublime soprano Susanna Rigacci. Nostromo constitue d’abord un monument de la littérature américaine, un roman que Joseph Conrad avait publié au début du XXe siècle, une œuvre sombre sur la condition humaine. L’immense cinéaste David Lean avait longtemps travaillé à son adaptation cinématographique. Des talents immenses y furent associés : Steven Spielberg, Marlon Brando, Peter O’Toole, Isabella Rossellini, Christophe Lambert. Mais David Lean décéda avant le premier tour de manivelle… Le projet fut aussitôt abandonné. Il avait plus tard été adapté pour la télévision avec, dans l’un des rôles phares, Claudia Cardinale.

Arrivèrent ensuite les morceaux mythiques accompagnant les films de Sergio Leone :

« L’homme à l’harmonica », puis trois thèmes de Le bon, la brute et le truand et son désormais célébrissime cri de coyote « Ah-ah-ah-ah-aaaaah… ». La rencontre de Morricone avec Leone datait de leur enfance. Ils usaient ensemble leurs fonds de culotte sur les bancs de l’école primaire. Entre ces deux hommes, une symbiose artistique rarement égalée se développa. Ennio Morricone fut à Sergio Leone ce que Bernard Herrmann fut à Hitchcock, Nino Rota à Fellini, John Barry aux James Bond et John Williams à Spielberg. Au point que l’œuvre du Maestro dans son ensemble reste à ce jour largement identifiée à celle du génial Leone, même s’il n’a écrit en réalité que peu de musiques de western à peine 37 sur plus de 355 films (soit environ 10% de sa production totale). Ensemble, ils façonnèrent des monuments audiovisuels de notre culture occidentale moderne.

Après l’entracte, furent joués les musiques de Les huit salopards, La bataille d’Alger (que Morricone reprenait à chacun de ses concerts), Sacco et Vanzetti, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, pour finir sur une magnifique trilogie de Mission.

Le public exultait debout et ne cessait d’applaudir encore et encore le Maestro en cet instant si singulier. Chacun savait qu’il resterait un moment d’exception à marquer d’une pierre blanche. Les applaudissements s’intensifiaient, même après le départ du maître. Les chanteurs et musiciens demeuraient en place. La foule des spectateurs se tenait debout et guettaient l’ultime entrée d’Ennio Morricone sur la scène parisienne.

Quand elle survint enfin, l’émotion manifeste qui étreignait le Maestro ne l’empêcha pas de retrouver rapidement sa place centrale et diriger une dernière fois le thème le plus célèbre de Mission. Avec celui-ci, une page se tournait. Le Maestro quittait la scène pour du bon !  Bientôt, les chanteurs allaient sortir et seraient suivis par la centaine de musiciens. Le public se dirigerait avec résignation vers les nombreuses sorties.

L’un des compositeurs les plus inventifs et les plus productifs de son temps faisait ses adieux. Certaines de ses compositions figuraient parmi les plus célèbres au monde. Elles furent composées pour l’essentiel entre 1964 et 1990. Et sans jamais manquer de respect à cet homme éminemment respectable, le temps est venu de raconter sa véritable histoire. Celle-ci n’est pas forcément celle qu’il aurait voulu écrire s’il avait publié ses mémoires. En revanche, elle ne le dévalue en rien, au contraire ! Morricone avait l’orgueil de tous les grands créateurs. Même si, chez lui, se dégageait également une vraie modestie. Celle-là même qui le conduisit à faire l’impasse dans ses interviews sur un fait primordial : il représentait pour les jeunes compositeurs d’aujourd’hui, de tous les styles et musiques confondues, une référence absolue.

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