La marque de fabrique Ennio Morricone

Extrait du Chapitre XVIII qui constitue le dernier de cette biographie et qui porte sur les singularités du Maestro en sa qualité de compositeur – arrangeur.

Il semble très difficile d’évaluer la période exacte où le style morriconien s’est établi, stabilisé, installé, au point d’en devenir une marque de fabrique, c’est à dire un ensemble de procédés caractéristiques permettant d’isoler et distinguer sa manière de composer.

Difficile car l’un des traits qui singularise le mieux Morricone, consiste précisément dans la volonté farouche de ne jamais se reposer sur ses acquis. Le Maestro se remettait en cause en permanence, cherchait des façons nouvelles, expérimentait des solutions acceptables pour son commanditaire. C’est dire si le son fabriqué par Morricone ne repose pas sur une méthodologie statique et gravée dans le carrare, sur un copier-coller appliqué au nouveau morceau à formaliser, voire une simple routine un peu ronronnante à dupliquer. Au-delà de ses évolutions quasi systématiques voulues par le compositeur, il convient néanmoins d’appréhender, de cerner et saisir ce qui fait et explique la singularité du style morriconnien, la marque de fabrique d’un virtuose hors pair du son.

Les premières réponses sont à chercher du coté de son histoire personnelle. Né romain avec un père musicien, il a baigné dès son enfance dans l’univers de la musique. Mario lui a enseigné la partition et le maniement de son premier instrument (probablement la trompette), à peu près dans le même laps de temps où il devait apprendre à lire, écrire et compter. Nous l’avons vu, le jeune Ennio fait preuve d’une vraie agilité intellectuelle, il joue aux échecs très vite avec ses amis de quartier (voie dans laquelle il va persévérer au point de se mesurer bien plus tard à des pointures internationales).

Puis cet esprit brillant entre au conservatoire Sainte Cécile. Et très vite, il fait montre d’une habilité incontestable dans l’acquisition des connaissances. Il aide ses camarades à progresser. Il effectue en deux ans la classe d’Harmonie Principale (au lieu des quatre prévus). Il s’oriente vers la composition alors que cette décision ne correspond pas aux standards admis dans ce milieu. Qu’en avait-il à faire des conventions, lui qui jouait dans les night-clubs la nuit, dormait peu, étudiait le jour, le ventre creux, durant les années de guerre ? Il faut une force de caractère phénoménale pour s’épanouir dans un tel contexte, entre dix et quinze ans !

Il s’oriente alors vers la composition en choisissant son professeur. Il savait pertinemment au fond de lui-même que la création de partitions originales serait sa voie. Cette force de caractère alliée à son intelligence vive, expliquent en grande partie sa volonté de fer de persévérer et réussir dans la voie que son père avait tracée et qu’au fil du temps, il avait fait sienne.

La marque de fabrique morriconienne disposait dès le sortir de la guerre d’une base très solide sur laquelle prospérer, tout en conservant en mémoire l’injonction paternelle de gagner sa vie avec la musique (qu’il ne perdra jamais de vue)…

Et elle trouve dans les arrangements une opportunité sans pareille de s’exercer. Deux aspects fondamentaux émergent alors de cette période charnière.

L’un réside dans l’originalité de son travail. Au fur et à mesure de ses travaux pour les divers orchestres, il en arrive à mettre au point un système qui attribue à la mélodie (la donnée) une place centrale et à l’arrangement (son apport) une position périphérique, de sorte à lui conserver son indépendance. Même si la partition ne brille pas par son originalité, il arrive à en faire ce qu’il veut. Ainsi, il intègre très vite et à la fois le tenant (la mélodie initiale) et l’aboutissant (le son tel que rendu par ses arrangements).

Et fort de cette méthode, Morricone va multiplier les expérimentations, y compris les plus audacieuses, parfois au prix d’une incompréhension de la part des musiciens les plus aguerris en charge de jouer ses partitions arrangées, tellement ils méconnaissaient ce type d’approche. L’activité de Morricone dans les arrangements se décline avec un coefficient multiplicateur impressionnant. A tel point que l’inventaire exhaustif de ses travaux semble relever aujourd’hui de l’impossible.

En tout état de cause, quand il aborde la composition pour le cinéma, c’est sur cette double base : une formation d’excellence alliée à une expérience sans équivalent dans la formalisation de multiples morceaux très variés.

Ainsi, quand Morricone se met à l’écriture de partitions pour le cinéma (toujours à la main), il ne perd jamais de vue la couche additionnelle de l’arrangement qui va le rendre audible au grand public, via la phase d’enregistrement, en convoquant les instruments adéquats. Composition et arrangement ne constituent plus qu’un seul élément distinctif de la marque de fabrique morriconienne. C’est en ce sens que nous avons employé le terme de « compositeur – arrangeur (1)». Il en arrive à un point où il décline la moindre idée musicale en timbre et instrument qui vont la concrétiser, et très souvent, il pense même au musicien qui sera en charge d’interpréter le passage en question ! Et lorsqu’un instrumentiste envisagé n’est pas disponible, il modifie tout simplement la partition. Au moment des orchestrations, Morricone raisonne d’abord et toujours en terme de timbres, en veillant à ce qu’ils forment un ensemble cohérent et agréable, y compris en introduisant des instruments atypiques (l’arghilofono, le célesta, le marranzano (guimbarde), etc., voire des sons concrets, fidèle en cela à la mouvance post-webernienne à laquelle il se revendiquait.


(1) Voir chapitre précédent.

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